Démocratisation des archives musicales vénézuéliennes, un patrimoine menacé par les entraves institutionnelles

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L’existence d’enregistrements de terrain réalisés au Venezuela datant de la première moitié du XXe siècle est bien attestée. Des figures marquantes telles que Juan Liscano (1915-2001), Luis Felipe Ramón y Rivera (1913-1993), Isabel Aretz (1909-2005) et plus tard Oswaldo Lares (1932), Luis Laffer ou encore Max Hans Brandt et Jesús Chucho García ont documenté dans leurs ouvrages des enquêtes ethnomusicologiques portant sur les musiques traditionnelles du pays. Ces travaux pionniers ont permis de constituer un corpus précieux d’archives sonores qui témoignent de la richesse et de la diversité des expressions musicales locales. Toutefois, un problème majeur se pose aujourd’hui quant à l’accès à ces documents, dont la plupart, à l’exception des enregistrements de Fundación Afroamérica de Jesús Chucho García, sont conservés au sein d’institutions publiques et privées. Ces dernières, bien qu’investies de la mission de préserver et de diffuser ce patrimoine selon la volonté des chercheurs fondateurs, imposent des restrictions d’accès qui entravent gravement le travail des chercheurs contemporains.

L’obstruction à l’accès aux archives sonores soulève des interrogations quant aux motivations des institutions concernées. Les raisons invoquées pour justifier ces limitations restent floues, voire inexistantes, ce qui accentue l’opacité du processus de gestion des archives. Cette situation n’est pas sans conséquence sur le développement de la recherche musicologique au Venezuela. Les chercheurs, qui dépendent de ces sources primaires pour mener à bien leurs études, se retrouvent dans l’incapacité d’explorer certaines dynamiques esthétiques, historiques, sociales et culturelles propres aux musiques traditionnelles vénézuéliennes. Par conséquent, les connaissances sur ces expressions musicales demeurent partielles et incomplètes, limitant la compréhension de leur évolution dans le temps.

Cependant, les répercussions de cet accès restreint ne se limitent pas à la sphère académique. En empêchant la circulation et l’étude des archives sonores, les institutions contribuent à un processus de fragilisation du patrimoine culturel immatériel du Venezuela. Les musiques traditionnelles, qui s’inscrivent dans des contextes sociaux spécifiques et reflètent des identités culturelles plurielles, risquent de voir leur transmission interrompue. En effet, la recherche musicologique joue un rôle clé dans la valorisation et la sauvegarde de ces expressions artistiques. Sans un accès aux sources historiques, les initiatives de documentation, de préservation et de revitalisation des pratiques musicales risquent d’être compromises, entraînant une perte irrémédiable pour le patrimoine national.

Cette situation pourrait être qualifiée de véritable préjudice au patrimoine culturel vénézuélien. En rendant difficile l’accès aux archives, les institutions freinent non seulement les avancées scientifiques, mais elles contribuent également à l’érosion des savoirs locaux. Or, la valorisation de ces enregistrements permettrait d’assurer la continuité des pratiques musicales traditionnelles, tout en offrant aux communautés concernées un retour sur leur propre héritage culturel et une connexion avec leurs sources.

Face à ce constat préoccupant, une prise de conscience collective s’impose. Il est impératif que les institutions de conservation revoient leurs politiques d’accès aux archives, en tenant compte des enjeux liés à la sauvegarde du patrimoine immatériel. Des initiatives de numérisation, de diffusion ouverte et de coopération avec les chercheurs devraient être mises en place pour garantir la pérennité de ces savoirs. À l’ère du numérique, il devient de plus en plus évident que le patrimoine culturel ne peut être conservé dans une logique de cloisonnement institutionnel. Au contraire, il doit être rendu accessible au plus grand nombre, afin de permettre aux chercheurs, aux communautés locales et à la société dans son ensemble de s’approprier, d’interpréter et de transmettre ces richesses culturelles.

En somme, les obstacles institutionnels à l’accès aux archives sonores vénézuéliennes ne constituent pas un simple problème administratif. Ils traduisent un enjeu patrimonial de première importance, car ils compromettent le droit fondamental des citoyens à connaître et à préserver leur héritage culturel. Une politique plus ouverte et transparente en matière de gestion des archives permettrait de renforcer les liens entre les traditions musicales du passé et les pratiques contemporaines, assurant ainsi une continuité historique essentielle pour la préservation de l’identité culturelle vénézuélienne.

À cet égard, on retrouve un écho aux préoccupations formulées il y a 87 ans par Juan Bautista Plaza dans ses articles consacrés au panorama musical vénézuélien de son époque, alors exposé à la modernité technologique, notamment à la radio, ainsi qu’aux influences culturelles extérieures :

« Et pourtant, quelle immense utilité ne pourraient avoir cette même radio, ainsi que tous les merveilleux progrès techniques modernes, s’il existait dans chaque pays un organe de contrôle des intérêts artistiques nationaux, dont la mission première serait de veiller à la diffusion saine de notre patrimoine culturel… »[1]

Plaza poursuit sa réflexion en déclarant :

 « Il est donc urgent de créer un fonds d’archives du folklore musical vénézuélien, destiné à deux objectifs essentiels : tout d’abord, préserver de l’oubli notre musique traditionnelle, pour quoi l’enregistrement phonographique devient indispensable ; ensuite, offrir une source d’information et de recherche aux compositeurs vénézuéliens de l’avenir désireux de s’inspirer d’un art national authentique. À ce propos, il faut être conscient que, dans quelques années, notre musique traditionnelle aura disparu, ou subsistera sous une forme si déformée et altérée qu’elle aura perdu sa spécificité et l’essentiel de sa véritable identité. »[2]

À ce jour, bien que ces préoccupations aient été partiellement prises en compte à travers la création d’institutions chargées de la préservation des musiques de tradition orale au Venezuela, il apparaît que leur mission initiale a été progressivement négligée, voire détournée de sa finalité première. Il est à souhaiter que, dans un avenir proche, les responsables institutionnels de ce patrimoine fassent preuve d’une plus grande ouverture, en rendant à nouveau accessibles ces archives tant aux chercheurs qu’aux acteurs du mouvement musical vénézuélien. Une telle démarche permettrait de renouer avec les sources esthétiques des musiques locales et de rétablir un lien entre mémoire, création et transmission.


[1] .J. Peñín et W. Guido, Enciclopedia de la música en Venezuela, Caracas, Fundación Bigott, 1998

[2] J. B. Plaza, « Urge salvar la música nacional », Arte, Órgano de la junta Pro-Arte, vol. 1, no 2, 26 avril 1938, p. 2-3