Les bandolas du Venezuela, une histoire de passeurs
Thèse de doctorat – Sorbonne-Université
Sous la direction de Frédéric Billiet
« Prétendre aborder un objet dans sa totalité ou dans toute sa complexité est loin d’être raisonnable, car il est manifeste que la complexité de toute chose tend vers l’infini et que tout sens renvoie inévitablement à un autre. »
Carlos Reynoso, Antropología de la música, p.208.
Ce travail s’attache à examiner les effets et les configurations historiques, culturelles et sociales engendrés par ce que l’on peut désigner comme la causalité musicale. Cette notion, empruntée au vocabulaire philosophique et scientifique, renvoie ici à la relation dynamique entre un phénomène générateur : la cause, et les manifestations qui en découlent : les effets. Appliquée au champ musical, elle permet de considérer la musique non comme un simple objet esthétique ou un artefact isolé, mais comme un processus inscrit dans un système de relations complexes, où chaque apparition, circulation ou transformation musicale trouve son origine dans des conditions précises, qu’elles soient politiques, sociales, économiques, religieuses ou techniques. Autrement dit, la musique ne surgit jamais de manière arbitraire ou décontextualisée : elle est toujours le produit de déterminations multiples – intentions humaines, configurations matérielles, situations historiques – qui orientent sa forme, son usage, sa réception et ses effets. Ces derniers peuvent être d’ordre symbolique, identitaire, émotionnel, mais également institutionnel, voire géopolitique. Cette notion de causalité musicale permet ainsi de penser la musique à la fois comme symptôme et comme agent : symptôme d’un contexte donné, mais aussi force d’action susceptible de transformer ce contexte.
Dans cette optique, il est indispensable de situer l’analyse dans un cadre culturel et chronologique défini, afin d’éviter les généralisations abstraites et les universalités improbables. Le Venezuela constitue ici le terrain d’observation choisi, et plus particulièrement un objet emblématique de son patrimoine musical : la bandola. Cet instrument à cordes pincées, présent dans des différentes régions du pays sous des formes et des morphologies variées, constitue un point d’entrée particulièrement fécond pour interroger les logiques de diffusion, d’adaptation et de transformation musicales dans un contexte marqué par l’héritage colonial, les circulations transatlantiques, et les dynamiques identitaires plurielles. En ce sens, la bandola ne sera pas étudiée uniquement comme un artefact organologique, mais comme un témoin et un catalyseur de processus historiques plus larges. À travers son évolution, ses usages et ses répertoires, elle offre un accès privilégié aux chaînes causales qui sous-tendent la circulation des formes musicales dans l’espace vénézuélien, et plus largement dans les Amériques. Ce travail cherchera ainsi à retracer les conditions de production, de déplacement et d’appropriation de cette pratique instrumentale, en la replaçant dans les systèmes de causalité culturelle, sociale et historique qui lui ont donné forme.
Toutefois, la spécificité de ce travail réside dans une approche méthodologique rétroactive : il s’agit d’interroger le passé à partir du présent, en opérant un mouvement d’analyse rétrospectif. Cette démarche s’inspire notamment d’une réflexion du philosophe britannique Bertrand Russell, qui sera développée ultérieurement. Dans cette optique, l’étude des bandolas vénézuéliennes ouvre un champ d’investigation riche. L’analyse morphologique de l’instrument, pour ne citer qu’un exemple, évoque immédiatement les vihuelas et guitares introduites par l’Espagne durant la période coloniale. Cette observation invite à examiner de plus près l’Espagne de cette époque, marquée par 781 années d’influence musulmane[1]. Il apparaît alors essentiel de considérer l’apport culturel d’al-Andalus, espace historique caractérisé par la cohabitation – parfois conflictuelle, souvent productive – de communautés musulmanes, chrétiennes et juives. Ce patrimoine multiculturel a très probablement été acheminé dès les débuts de la colonisation vers ce que l’on désignera plus tard comme le « Nouveau Monde ».
L’année 1492 constitue, à cet égard, un tournant historique majeur : elle marque simultanément la chute d’al-Andalus, signant la fin de l’Espagne musulmane, et le début de la colonisation des Amériques, à travers le premier voyage de Christophe Colomb mandaté par la couronne espagnole. La concomitance de ces deux événements soulève une série d’interrogations quant aux mouvements migratoires et aux ruptures culturelles qu’elle a engendrés. Dans cette perspective, l’analyse proposée ici vise également à éclairer les voies par lesquelles se sont opérés les processus d’acculturation et de transculturation dans ce qui deviendra le territoire vénézuélien depuis sa « découverte », tout en retraçant les réseaux de circulation et d’influence qui ont contribué à façonner son paysage culturel. Ainsi, l’étude du potentiel culturel d’al-Andalus invite naturellement à une exploration du Maghreb, voire du Machrek. Une enquête plus approfondie pourrait même conduire à étendre cette analyse jusqu’en Perse ou en Inde. Toutefois, dans le cadre circonscrit de cette recherche, l’attention se portera principalement sur al-Andalus, avec quelques incursions ciblées dans l’espace maghrébin, lorsque cela s’avérera pertinent.
À travers l’observation de ce processus historique, et en interrogeant le rôle joué par les migrations et la musique dans les dynamiques interculturelles, ce travail cherchera à mettre en lumière, entre autres, les traits culturels musulmans et juifs inscrits dans la culture vénézuélienne. Ces influences se manifestent de manière tangible, notamment dans la langue castillane vernaculaire. Par ces faits, la présente recherche adoptera une perspective pluridisciplinaire, combinant approches anthropologique, ethnologique et sociologique, afin d’explorer, dans le contexte vénézuélien, une réalité culturelle encore peu étudiée sous cet angle, en tenant compte des apports historiques des cultures musulmane et juive. Néanmoins, la structure initialement envisagée pour ce travail pourrait ne pas être suivie de manière rigide, tant l’abondance des données historiques rend difficile un déroulé linéaire. Comme indiqué précédemment, la démarche adoptée est fondée sur une logique rétroactive, qui sert ici de cadre de réflexion, plutôt que de trame strictement chronologique.
Il convient par ailleurs de rappeler que ce travail ne se concentre pas sur la bandola vénézuélienne dans une perspective strictement organologique ou évolutive. Bien que l’organologie soit mobilisée à certains moments, l’objectif fondamental est d’étudier, d’interpréter et d’évaluer le fait musical dans son contexte, à travers ce que l’on peut appeler « une histoire des passeurs », il s’agira ainsi d’interroger ce qui a été transmis, dans quelles circonstances, et avec quels effets. Ce positionnement s’inscrit dans la perspective esquissée par Jean Molino, pour qui « comme bien d’autres faits sociaux, la musique semble, à mesure que nous nous éloignons dans l’espace et dans le temps, se charger d’éléments hétérogènes – et à nos yeux, non musicaux. » [2]
L’étude de cette hétérogénéité, et sa mise en relation avec la musique, forment le noyau de cette recherche. Plus loin, Molino rappelle également comment
« [L]a longue histoire des théories expressives de la musique – la musique reflète ou provoque les passions fondamentales – et des théories imitatives – la musique peint la réalité – montre parfaitement comment le fait musical est partout, non seulement relié, mais étroitement mêlé à l’ensemble des faits humains. » [3]
Afin de répondre à ces objectifs, cette recherche s’appuiera sur une approche résolument interdisciplinaire, mobilisant un ensemble de champs complémentaires : musicologie, ethnomusicologie, ethnologie, organologie, sociologie de la musique, anthropologie de la musique, ainsi que l’historiographie et l’histoire de la musique. Ce recours à une pluralité de disciplines vise à enrichir la compréhension des phénomènes étudiés en les abordant sous des angles multiples.
Par ailleurs, une attention particulière sera portée aux discours des acteurs eux-mêmes. En adoptant une perspective émique, il s’agira de recueillir et d’analyser les témoignages de certains protagonistes, dont la parole sera mise en évidence non seulement comme source d’information, mais également comme une forme de participation active à l’élaboration de ce travail. Cette implication vise à reconnaître leur place dans le processus de production de savoir. Sous forme d’un regard complémentaire, une réflexion critique sera menée à partir de ces témoignages, relevant d’un positionnement étique. L’articulation entre les visions internes et externes, entre subjectivités locales et analyse scientifique, constituera ainsi l’un des fondements de la démarche adoptée, conformément aux exigences que requiert une recherche de cette ampleur.
Finalement, il est souhaité que cette recherche puisse ouvrir la voie à d’autres études approfondies sur les circulations culturelles qui ont façonné les musiques des Amériques, et qu’elle contribue à une compréhension renouvelée des effets du mouvement migratoire de la musique, tel qu’il est présenté ici.
[1] La présence arabo-musulmane dans la péninsule Ibérique est datée par l’historiographie entre 711, année de la bataille de Guadalete qui marque l’entrée en continent européen de l’armée musulmane commandée par Tariq Ibn Zyad et 1492, année de la chute de Grenade, dernier royaume musulman d’al-Andalus.
[2] J. Molino, J.-J. Nattiez et J. Goldman, Le singe musicien : essais de sémiologie et anthropologie de la musique, Arles, Actes Sud/INA, 2009, p.74.
[3] Id. p.75.
L’auteur
Julio D’Santiago est un musicien et musicologue vénézuélien et suisse. Doctorant en musicologie à Sorbonne Université et membre du laboratoire IReMus, il occupe également la fonction de coordinateur pédagogique aux Ateliers d’ethnomusicologie de Genève. Ses recherches portent sur les musiques traditionnelles et sur les formes d’interaction qu’elles entretiennent avec les sociétés au sein desquelles elles se déploient. Sa démarche articule formation musicale académique, enquête de terrain et analyse scientifique des pratiques musicales traditionnelles. Parallèlement à ses travaux de recherche, il s’engage dans la transmission des savoirs en contribuant activement à la formation des futurs ethnomusicologues vénézuéliens.
