Sélection d’aspects à analyser
Cette section vise à approfondir la réflexion musicologique en examinant divers aspects mis en lumière au cours des recherches menées dans le cadre de cette thèse. Par ailleurs, l’accès aux sources audiovisuelles apparaît indispensable pour saisir pleinement la dimension sonore des analyses proposées. À cet égard, Bernard Lortat-Jacob soulignait, lors d’un entretien avec l’auteur, l’une des difficultés majeures de l’analyse musicologique : « une musicologie qui ne peut pas s’écouter pose un problème »1. Il s’agit dès lors de remédier à cet écueil et de favoriser une compréhension plus fine des faits exposés.
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Joropo : modulations rythmiques por corrido et por derecho
(Sous-chapitre 2.4.1. dans la thèse)
Dans le joropo, on observe un phénomène rythmique d’une grande importance, révélateur d’une complexité structurelle souvent insoupçonnée lors d’une écoute superficielle. Ce phénomène, bien que fondamental dans l’esthétique du genre, peut sembler déroutant à l’oreille de celles et ceux qui ne sont pas familiers avec ses conventions. La première impression qu’il suscite est celle d’un décalage ou d’un désajustement temporel – une impression de rupture ou d’inversion du phrasé rythmique —, pouvant donner le sentiment que la musique « tombe à côté » de sa pulsation initiale.
Ce trouble perceptif ne vise pourtant nullement à désorienter l’auditeur. Loin de constituer une rupture arbitraire, cette inflexion procède d’un ajustement subtil des lignes mélodique et harmonique, qui induisent des transformations dans la pulsation interne de la pièce, afin d’en permuter le caractère. Par une série de transformations métriques successives, le joropo instaure un jeu de superpositions temporelles qui engage l’écoute dans une perception renouvelée du rythme. Il s’agit des modulations métriques, qui se présentent sous forme d’allers et retours, et qui créent une tension particulière qui mobilise l’écoute de manière intense, en activant un registre perceptif autre que celui sollicité par l’énergie motrice du rythme, l’émotion mélodique ou les évocations harmoniques. Il s’agit ici d’une zone d’écoute profondément corporelle, presque tectonique, où la métrique et le rythme deviennent mouvement interne provocant un déplacement des repères auditifs.
Ce vertige rythmique constitue l’un des aspects les plus riches et fascinants du joropo. Loin d’être un simple ornement ou une curiosité technique, il participe d’une reconfiguration du rapport entre la musique et la perception temporelle, ouvrant l’accès à une autre forme de sensibilité musicale. Ce phénomène mérite donc une analyse détaillée que nous allons désormais entreprendre.
Une première tentative de représentation de cette modulation rythmique peut sembler relativement complexe d’un point de vue analytique, notamment en raison des glissements métriques qu’elle implique. Toutefois, dans la pratique musicale, cette transformation s’opère de manière étonnamment fluide, en particulier pour les instruments chargés de la conduite rythmique. En maintenant le rythme fondamental, ceux-ci s’alignent naturellement sur le nouveau cadre métrique, sans nécessiter de recalibrage explicite : leur placement dans la nouvelle structure se fait sans rupture perceptible. La véritable difficulté réside plutôt au niveau du traitement harmonique. En effet, chaque modulation métrique exige une réévaluation du rythme harmonique, c’est-à-dire de la fréquence et de la position des changements d’accords. Cette adaptation demande une attention particulière, car elle conditionne la cohérence du discours musical et son intégration au sein du nouveau schéma temporel. C’est en effet la combinaison entre le rythme harmonique et le profil mélodique qui produit cette sensation de décalage perceptible. Ces deux éléments, en se détachant temporairement de la structure métrique initiale, introduisent une tension rythmique qui trouble les repères de l’auditeur.

Figure 1 : schéma de modulation métrique du joropo
Sur le plan métrique, le joropo est une musique à caractère ternaire qui peut être notée en 3/4, où la pulsation est organisée en trois noires, ou en 6/8, où elle se divise en deux noires pointées. Chaque pulsation, qu’elle appartienne au système rythmique nommé por corrido ou au por derecho, se subdivise en croches selon des schémas distincts : deux croches par pulsation pour le por corrido et trois croches par pulsation pour le por derecho.
À ces dispositions rythmiques s’ajoutent des accents. Dans le por corrido, la distribution des accents suit le schéma suivant :

Figure 2 : grille rythmique du système por corrido
Alors que dans le por derecho, elle s’organise ainsi :

Figure 3 : grille rythmique du système por derecho
Une fois ces éléments rythmiques établis, il convient d’aborder un autre aspect qui renforce la dynamique expressive de cette musique.
Ces deux plans rythmiques, bien que distincts, coexistent dans le joropo et peuvent alterner, comme mentionné plus haut, grâce à un phénomène de modulation métrique. Cette modulation intervient dans certaines circonstances et permet la transition, sous forme d’aller et de retour, entre les deux systèmes rythmiques, entraînant un changement perceptible dans l’organisation des temps et des accents. Comme vu plus haut, le système por corrido, noté en 3/4, repose sur une subdivision binaire de la pulsation, tandis que dans le por derecho, noté en 6/8, cette dernière adopte une subdivision ternaire.
Pour assurer la transition entre ces deux structures, un temps supplémentaire est ajouté au por corrido, créant ainsi une mesure pivote ou de transition en 4/4 où les accents sont disposés de la manière suivante :

Figure 4 : mesure pivote ou de transition entre systèmes por corrido et por derecho
Après cette transition, le por derecho et sa métrique en 6/8 s’intègrent naturellement, formant une séquence fluide où l’ordre des accents demeure inchangé, tandis que leur relation à la pulsation évolue, comme le montre l’illustration ci-dessous.

Figure 5 : modulation métrique du système por corrido au système por derecho avec mesure pivote ou de transition à 4/4
Le même principe s’applique aussi pour revenir au por corrido, mais cette fois-ci, la transition est amorcée par l’insertion d’une mesure en 2/4, selon la séquence suivante :

Figure 6 : modulation métrique du système por derecho au système por corrido avec mesure pivote ou de transition de 2/4
Voici les mêmes exemples, cette fois avec l’ajout du rythme joué par la basse, ce qui peut faciliter leur compréhension lors de l’écoute :

Figure 7 : grille rythmique du système por corrido avec ajout du rythme fait par la basse

Figure 8 : grille rythmique du système por derecho avec ajout du rythme fait par la basse

Figure 9 : mesure pivote ou de transition entre système por corrido et système por derecho avec ajout du rythme fait par la basse

Figure 10 : modulation métrique du système por corrido au système por derecho avec mesure pivote ou de transition à 4/4 et ajout du rythme fait par la basse

Figure 11 : modulation métrique du système por derecho au système por corrido avec mesure pivote ou de transition de 2/4 et ajout du rythme fait par la basse
Dans cette seconde série de figures, on remarque que la basse se déplace tout en préservant son motif rythmique initial – noire, soupir, noire. Elle est d’abord positionnée sur la première et la troisième pulsation dans le système por corrido, puis, après la mesure pivot, elle se retrouve sur la deuxième et la troisième pulsation dans le système por derecho, si l’on considère la mesure de 6/8 en noires. Toutefois, il est important de rappeler que le cycle harmonique doit s’ajuster à ce changement de système.
Ce principe s’applique aux instruments constituant la section rythmique, notamment les maracas, le cuatro et la harpe dans son rôle d’accompagnatrice, ainsi qu’à tout instrument additionnel intégré à l’ensemble. Ces éléments rythmiques contribuent à l’architecture sonore en assurant la stabilité du cadre métrique. En ce qui concerne la modulation métrique, qui comme énoncé auparavant peut s’opérer dans les deux directions, elle est initiée par l’instrument porteur de la ligne mélodique. Celui-ci joue un rôle déterminant dans la réorganisation du tempo et de la structure rythmique en fonction des exigences expressives du discours musical. En effet, les variations impulsées par cet instrument influencent l’ensemble des autres voix instrumentales, qui doivent s’y ajuster en temps réel. Cette dynamique d’interaction entre mélodie et rythme met en évidence une organisation du discours musical où la stabilité du cadre rythmique demeure relative, soumise aux ajustements continus imposés par l’évolution de la ligne mélodique.
Ces modulations rythmiques inhérentes au joropo, représente un phénomène musical pouvant intervenir à tout moment et dans les deux sens, altérant ainsi la perception de la pulsation et influençant l’expérience d’écoute. Lorsqu’elle est mal comprise ou insuffisamment maîtrisée, elle peut engendrer une sensation de déséquilibre, perturbant l’auditeur et générant l’impression d’une perte de repères temporels. Ce basculement d’un système rythmique à un autre impose une reconfiguration de l’écoute, exigeant de l’auditeur une adaptation perceptive afin de suivre les nouvelles structures induites par ces transformations.
D’un point de vue cognitif et perceptif, le passage d’un système rythmique à un autre requiert une attention accrue et une réorganisation des repères temporels. L’interprète comme l’auditeur doivent ajuster leur perception du flux musical afin de s’immerger dans cette dynamique fluctuante. Ce phénomène peut s’expliquer par la manière dont le cerveau humain traite les motifs rythmiques et les structures temporelles, mobilisant des processus d’anticipation et de reconnaissance des schémas métriques. Ainsi, l’incapacité à identifier ces changements peut conduire à une impression de déséquilibre, rendant plus difficile l’appréhension globale du développement musical.
En revanche, la maîtrise de ces modulations rythmiques ouvre de nouvelles perspectives d’écoute et d’interprétation. Elle permet d’accroître la sensibilité aux variations structurelles du rythme. L’auditeur averti, capable de reconnaître et d’anticiper ces mutations rythmiques, développe une écoute plus analytique et nuancée, tandis que le musicien aguerri peut exploiter ces modulations comme un levier expressif et dynamique au sein de son jeu. L’appropriation de ces mécanismes favorise ainsi un engagement sensoriel et émotionnel plus profond, renforçant l’intensité de l’expérience musicale pour l’interprète comme pour le public.
En conclusion, bien que la métrique du joropo puisse alterner entre ces différentes plans rythmiques, la cellule rythmique fondamentale demeure inchangée. Ce sont les transitions entre systèmes rythmiques qui modifient sa position dans la pulsation, sans en altérer sa structure intrinsèque.
Voici quelques exemples sonores de ce phénomène de modulation rythmique :
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- Conversation avec Bernard Lortat-Jacob, Angers, septembre 2021. ↩︎